Eric D. Widmer
Widmer E.D. (2008). Les relations entre demi-frères et demi-soeurs à l'adolescence. Entre proximité et distanciation. Informations sociales, n° 149, pp. 94-105.

Le lien de germanité a essentiellement été étudié jusqu’ici dans le cadre des familles intactes. Avec l'augmentation du nombre de divorces et de remises en couple, les relations fraternelle, ou de « germanité », se sont considérablement diversifiées ces dernières décennies: dans le monde anglo-saxon, on distingue les half-siblings (demi-frères et soeurs), qui ont un lien de sang, des stepsiblings, qui deviennent germains par alliance, suite à la mise en couple de leurs parents respectifs. Le Français n’a pas un vocabulaire admis pour parler de ces réalités. On propose alors d’utiliser le néologisme de « demi-germanité » qui, à défaut de l’élégance, se réfère clairement à ces situations où deux individus n’ont en commun qu’un seul de leurs deux parents biologiques. La « demi-germanité » a été jusqu’ici assez largement délaissée par la recherche, spécialement d’obédience francophone. Ce fait s'explique par l'accent porté sur les problèmes d'ajustement des nouveaux conjoints que pose le remariage (Beer, 1988). Nous proposons dans cette contribution une exploration des relations existant entre demi-frères et demi-sœurs à l’adolescence.

Quelles dimensions retenir pour saisir les relations existant entre les demi-germains ? Nous partirons, pour construire notre propos, de la définition qu’a donné Ernest Watson Burgess (1926: 5), un des piliers de la première école de Chicago, à la notion de famille. La famille est pour lui une "unité de personnalités en interaction". Il affirme " qu'à aucun moment l'unité de la famille fonde son existence sur une conception légale ou sur un contrat formel, mais toujours sur l'interaction de ses membres. C'est pourquoi la famille ne dépend pas pour sa survie des relations harmonieuses entre ses membres; elle ne se désintégrera pas forcément en conséquence des conflits existant entre eux. La famille vit autant que l'interaction existe; elle disparaît quand l'interaction cesse".

Cet extrait contient deux thèses importantes: d'abord l'idée que la famille est une "unité de personnalités en interaction" : il s’agit alors pour le sociologue d’observer de quelle manière se construisent et se structurent les interactions familiales, dont la relation de germanité, ou de demi-germanité, d’un point de vue microsociologique qui s’intéressent moins aux relations formalisées par la loi qu’aux interactions quotidiennes des individus. Autre point important de l’extrait, le conflit ne doit pas être confondu avec la désintégration; le conflit ne signifie pas l'absence du lien de germanité mais constitue au contraire une modalité de celui-ci. On peut affirmer que l'interdépendance existant entre les individus prend deux formes principales: l'alliance et l'antagonisme. Simmel a beaucoup insisté sur ce point. D'une façon générale, disait-il, il faut faire entrer dans la sociologie toutes les formes des rapports des hommes entre eux, non pas seulement les associations et les unions au sens étroit, c'est-à-dire au sens d'une coopération ou d'une unification harmonieuse dans un seul cercle; la lutte et la concurrence aussi fondent ou plutôt sont des rapports, des actions réciproques, et montrent, malgré la différence des cas, une similitude de formes et d'évolutions" (Simmel, 1991: 168).

Les relations de demi-germanité, comme les autres relations familiales, sont prises entre les logiques de l'opposition et de la coopération. On doit connaître ce qui sépare les demi-germains, ce qui les divise, ce qui produit des tensions entre eux, et ce qui les lie, ce qui les rapproche, car ces tendances sont intimement liées (Widmer, 1999). De plus, dans toutes les relations sociales la question se pose de savoir si, en terme de hiérarchie, en terme de rôles, en terme d'identités socio-culturelles, les individus en interaction sont semblables ou différents. Aucun des familiers n'est exactement identique à un autre dans la famille, par les rôles qu'il joue et les statuts qu'il possède. Les travaux de Dunn et Plomin (1992), psychologues dévelopementalistes, confirment la présence de fortes différences entre les membres d’une même fratrie. Ainsi, se pose la question de savoir quoi, de la ressemblance ou de la différence, en matière de rôles, d'identités et de pouvoir, est privilégiée entre les demi-germains, les individus vivant dans un état plus ou moins élevé de différenciation intra-familiale. L'axe différenciation est essentiel pour comprendre le fonctionnement de tout groupe social; la fratrie, à priori, n'échappe pas à la règle. Ce sont donc sur les axes de l’opposition, de la coopération et de la différenciation que nous approcherons les relations entre demi-frères et demi-soeurs.

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